l'humiliation

Publié le par Marionette

   Le fait de revenir à Bordeaux, de ressentir cette ville que je l'aime, de revoir des rues que j'ai maintes fois zébrées par mes roues de vélo, m'a remis en tête un moment très précis de mon adolescence. J'avais une douzaine d'années et c'était ma deuxième année dans l'orchestre des grands, et c'était super.
Super pour deux raisons. D'abord, y'avait Victor, et Victor, c'est Victor. Ca veut tout dire ! Non ? Bon alors j'explique. Victor, j'étais carrément un petit peu amoureuse de lui, mais il avait déjà une fille trop moche princesse depuis longtemps, et en plus il avait 6 ans de plus que moi. Alors je me suis contentée d'en faire mon grand frère. On s'entendait vraiment bien malgré une différence d'âge évidente. Ca m'étonne encore, d'ailleurs.
Mais c'est vrai que je me suis toujours mieux sentie avec les gens plus âgés qu'avec les plus jeunes que moi ~ sauf les bébés, mais ça... c'est pas pareil ~.
Et puis la deuxième raison, c'est la chorale. Parce qu'on accompagnait, de janvier à juillet, la chorale des petits chanteurs de Bordeaux (qui depuis de sombres évènements  ~ gérés par des poltrons et des... stop j'arrête là ~ a coulé puis reprit, mais trop très doucement...).
Donc, les deux ensembles, l'orchestre et la chorale de garçons, faisait chaque année une série de concerts sur Bordeaux avant de partir en tournée qui durait deux semaines, en juillet. On alternait : un an en France, un an à l'étranger. Nous préparions une tournée au Portugal.
Pendant les vacances de Pâques, on avait fixé trois ou quatre jours de répèt intensives, sous les toits de Grand Lebrun ~ un bahut école-collège-lycée ~, c'est-à-dire le pied-à-terre des Petits Chanteurs.
Je venais juste de me faire retirer mon plâtre au bras droit ~ que m'avait valu une très mauvaise chute de poney ~ et il était encore très fragile. D'ailleurs il n'est toujours pas bien recollé, ça fait encore une bosse. Mais même avec mon plâtre je n'avais pas manqué de répèt'. C'était compliqué de jouer avec 10cm d'archet, m'enfin c'était jouable.
Pour l'orchestre, on bossait dans une salle de classe que nous avions ré-emménagée le temps du "stage".


Il y avait un garçon dans l'ochestre qui s'appellait Rémi. Il a commencé le violon chez Papavrami, une école de violon célèbre pour la discipline de fer qui y est imposée, et pour la qualité de la technique qui y est enseignée ~ j'ai entendu des enfants de là-bas (11-12 ans) jouer le Printemps, des 4 Saisons de Vivaldi, c'était d'un propre hallucinant, parfait, mais quel manque de sensibilité... c'était plat... ~. Il joue bien, et je l'aime bien aussi. Je le taquinais souvent. Mais ce garçon était bien trop sensible pour ce genre de blagues et prenait pour méchanceté tout ce que je lui disais. Un grand ado (17 piges) mal dans sa peau, qui avait une écriture de gamin de CP, qui était tout juste en train de s'apercevoir de son homosexualité... je ne pouvais pas savoir.

Toujours est-il qu'à une pause déjeuner, on papotait au soleil quand Téo fait une remarque bizarre qui m'interpelle. Je le prend à part :
- Dis, c'est quoi cette histoire, qu'est-ce qu'il se passe ?
- Non, rien, rien, je t'assure. C'est juste... non rien t'inquiète.
- Allez, lâche le morceau, bordel, dis-moi.
- J'ai juré que je dirai rien.
- Je te jure que je dirai rien.
- Bon. Promis? Ok. J'y suis pour rien moi, je voulais pas et j'ai rien fait, mais... viens.
Il me prend par le bras et m'amène devant les tableaux à craie des salles de classe. J'ouvre les battants, un par un, de tous les tableaux de toutes les salles, je lis tout, je vois tout, et là...
- Qui a fait ça ?
- J'ai juré...
- Je m'en fous. Et toi aussi, alors balance.
- Rémi et d'autres, mais surtout Rémi.

Bleue de rage et d'humiliation, je cours dehors. Les yeux secs et la bouche tremblante de colère et de dégoût, je vais me jeter dans les bras de Victor : viens voir, viens voir ce qu'il a fait ce salaud, viens voir! Je l'amène devant le premier tableau, puis le second. Il veut me retenir mais je lui montre tout. Regarde, regarde. Je me faisais injurier de tous les noms. Des adjectifs dont je ne connaissais même pas la vraie signication, des dessins obscènes que je ne comprenais pas, des pendus ~ le "jeu" de lettres ~ qui formaient des mots dont je n'avais même pas idée.
Le pire, c'est que je ne comprenais pas. Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne lui ai jamais rien fait, jamais rien dit, je l'aime bien moi Rémi. Pourquoi ? Mais il est fou ?! Pourquoi ? Je le déteste, je le déteste, je ne lui parlerai plus JAMAIS!
Sur ce je vais voir Rémi, je le trouve entouré de plein de gens. Je bouscule tout le monde et commence à le frapper à l'aveugle en criant tout le mal qu'il m'avait fait, à cogner tout ce que je pouvais le plus fort possible et peu importe les dégâts. il m'attrappe le bras droit, commence à le tordre. Je hurle encore plus fort : "IL EST CASSE CRETIN LACHE CA!" Il lâche mais je recommence à vouloir le cogner. Il m'arrête d'un mouvement sec, me regarde genre "A ce jeu-là, c'est moi qui gagne. A celui des tableaux, aussi." et je retourne dehors.
Victor essaye de me calmer, me prend dans ses bras "Tu sais, Rémi c'est un grand enfant... il a mal grandi... je sais que tu t'en fous, que ça n'excuse rien. Mais toutes les fois où tu l'a taquiné, il pensait que ce n'était pas pour rire, et il a encaissé à chaque fois, sans rien dire. Mais en fait il souffrait."

Je n'ai pas parlé à Rémi jusqu'à la rentrée qui a suivit. Pas un mot, rien. A la rentrée, j'ai lu un bouquin, je ne sais plus lequel, dans lequel j'ai trouvé cette phrase "Il est possible de demander d'oublier, mais pas de pardonner." Alors j'ai fait semblant d'oublier, et je lui ai reparlé. D'abord, il n'a pas compris. Ensuite, il a joué mon jeu, pensant que je lui avais pardonné. Non. Ni pardonné, ni oublié. A chaque fois que je le voyais, et que je le vois encore, c'est comme s'il y avait derrière lui, en arrière plan, des tableaux noirs blanchis d'injures et de haine.

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Publié dans mais que m'arrive-t-il

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M
Je crois que je ne pourrais pas m'empécher de lui en parler, histoire que les choses soient claires. Surtout qu'il s'agit d'un mal-entendu a priori...Mais je comprends tout à fait que tu ne veuilles pas remuer le couteau dans la plaie!
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M
Les choses sont tout à fait claires, il ne s'agit pas d'un malentendu, on en a parlé avec des personnes intermédiaires le jour où ça s'est passé. Et puis comme on ne se voit plus...
A
Parfois, ça reste comme une grosse cicatrice sur le bras qu'on essaye de cacher avec des manches un peu longue et qui fait un peu mal quand on appuie dessus, même des années après.Mais il ne faut pas non plus oublier qu'à trop regarder dans le rétroviseur, on ne voit pas le virage que prend la route à travers le pare-brise.Alors jetons un oeil régulier dans le rétro, mais gardons les yeux devant : pas la peine de s'attacher à ce qui fait mal, la valise serait bien trop lourde...
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M
Oui, c'est vrai, et j'ai longtemps été coincée dans ce p*tain de virage à cause des yeux rivés sur le rétro, mais je pense être aujourd'hui plus à l'aise avec mon passé que je ne l'étais il y a quelques temps.
B
Il y a effectivement des choses que l'on ne fait que semblant d'oublier mais qui nous resurgissent à la tête en moins de deux, les sentiments intacts ...Pardonner, il y a bien évidemment des choses que l'on ne peut pas.Bises Marion
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M
Tout à fait. Mais ce coup-là, je ne suis même pas sure d'avoir fait semblant de l'oublier, je crois que je lui ai surtout fait croire, en me disant "bon, il est gentil c'est trop con de foutre l'ambiance en l'air à cause de ça"... t'as tout à fait raison.