Soirée de rentrée à C.D. et Cendrars
Pour la rentrée, mon école de théâtre organise une soirée.
Il s'agit d'arriver avec, pour les première année, un texte su et mis en voix, et de le dire sur scène, devant l'école entière, le dirlo, et tout et tout.
J'ai choisi, et j'ai appris mon texte.
C'est un extrait de Emmène-moi au bout du monde, de Blaise Cendrars (qui passe en ce moment à la Bastille, c'est une reprise, ALLEZ-Y c'est top!) :
"Elle était entrée en scène comme une somnambule. Elle en fit d'abord le tour deux ou trois fois, le face-à-main haut, la Papayanis l'escortant, portant la traine, puis en aveugle, ou comme une vieille entremmetteuse se rendant au sabbat en entraînant sa jeune servante, elle se mit à errer à travers le plateau, prise d'une espèce de tremblement épileptique qui allait s'accentuant comme elle s'approchait de la rampe, ou elle s'immobilisa soudain, et, d'une dernière secousse, fit tomber la robe qui se détacha d'elle, et Thérèse apparut toute nue. Alors s'emparant de sa compagne qu'elle saisit par le poignet pour la tirer à côté de soi, elle se plaça en pleine lumière, dans le rond d'un projecteur qui venait de s'allumer, elle s'exposa à tous les regards sans dire un mot.
C'était cruel et infiniment tragique.
La vieille et la belle.
Coco applaudissait à tout rompre. Félix Juin s'exclaffait, et les gens dans la salle, après un moment d'hésitation et de surprise, partirent d'un immense éclat de rire.
Le dos voûté, le ventre en bosse, les fesses pendantes, les seins qui n'étaient plus des seins mais des outres flasques, le temps n'avait pas eu pitié, ni la débauche. Les yeux étaient encore beaux malgré leur flétrissure mais ils brûlaient de fièvre. Les traits étaient dûrs. Les joues s'affaissaient. Le menton retombait sur un col raccorcis par des épaules qui remontaient.
Quelle aubaine! Les photographes tiraient des photos.
- Voyez sa fente! S'écriait la grand' duchesse, en trépignant et ne se tenant plus de joie, c'est le mont Chauve!
La Papayanis mourrait de honte, et c'est alors, quand elle sentit sa rivale au bord des larmes, que Thérèse, qui n'avait pas bronché ni fait mine de rien, se mit à réciter d'une voix dolente et sans faire un geste, mais poussée par un suprême sentiment de vengeance raffinée, les aveux et les plaintes de la vieille rombière de François Villon, cependant que les éclairs de magnésiums fusaient sans arrêt et que les flashes éclataient et que l'auditoire, d'abord attérré, puis saisi, était porté aux extrêmes limites de l'enthousiasme, au-delà de quoi il n'y a plus qu'à rendre l'âme, car tels sont les prestiges du théâtre : on entre de plein-pied dans un monde inhumain, chez les monstres sacrés."
Je l'adore, ce passage. Il est l'image que j'ai du théâtre. Enfin je pense.
Il s'agit d'arriver avec, pour les première année, un texte su et mis en voix, et de le dire sur scène, devant l'école entière, le dirlo, et tout et tout.
J'ai choisi, et j'ai appris mon texte.
C'est un extrait de Emmène-moi au bout du monde, de Blaise Cendrars (qui passe en ce moment à la Bastille, c'est une reprise, ALLEZ-Y c'est top!) :
"Elle était entrée en scène comme une somnambule. Elle en fit d'abord le tour deux ou trois fois, le face-à-main haut, la Papayanis l'escortant, portant la traine, puis en aveugle, ou comme une vieille entremmetteuse se rendant au sabbat en entraînant sa jeune servante, elle se mit à errer à travers le plateau, prise d'une espèce de tremblement épileptique qui allait s'accentuant comme elle s'approchait de la rampe, ou elle s'immobilisa soudain, et, d'une dernière secousse, fit tomber la robe qui se détacha d'elle, et Thérèse apparut toute nue. Alors s'emparant de sa compagne qu'elle saisit par le poignet pour la tirer à côté de soi, elle se plaça en pleine lumière, dans le rond d'un projecteur qui venait de s'allumer, elle s'exposa à tous les regards sans dire un mot.
C'était cruel et infiniment tragique.
La vieille et la belle.
Coco applaudissait à tout rompre. Félix Juin s'exclaffait, et les gens dans la salle, après un moment d'hésitation et de surprise, partirent d'un immense éclat de rire.
Le dos voûté, le ventre en bosse, les fesses pendantes, les seins qui n'étaient plus des seins mais des outres flasques, le temps n'avait pas eu pitié, ni la débauche. Les yeux étaient encore beaux malgré leur flétrissure mais ils brûlaient de fièvre. Les traits étaient dûrs. Les joues s'affaissaient. Le menton retombait sur un col raccorcis par des épaules qui remontaient.
Quelle aubaine! Les photographes tiraient des photos.
- Voyez sa fente! S'écriait la grand' duchesse, en trépignant et ne se tenant plus de joie, c'est le mont Chauve!
La Papayanis mourrait de honte, et c'est alors, quand elle sentit sa rivale au bord des larmes, que Thérèse, qui n'avait pas bronché ni fait mine de rien, se mit à réciter d'une voix dolente et sans faire un geste, mais poussée par un suprême sentiment de vengeance raffinée, les aveux et les plaintes de la vieille rombière de François Villon, cependant que les éclairs de magnésiums fusaient sans arrêt et que les flashes éclataient et que l'auditoire, d'abord attérré, puis saisi, était porté aux extrêmes limites de l'enthousiasme, au-delà de quoi il n'y a plus qu'à rendre l'âme, car tels sont les prestiges du théâtre : on entre de plein-pied dans un monde inhumain, chez les monstres sacrés."
Je l'adore, ce passage. Il est l'image que j'ai du théâtre. Enfin je pense.
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