La maladie de la mort

Publié le par Marionette


C'était hier soir, au théâtre de la Madeleine. Ce texte de Marguerite Duras était joué/dit/soufflé par Fanny Ardant, mise en scène par Bérangère Bonvoisin.

Je suis allée l'attendre à la sortie des artistes. Non pas pour lui demander un autographe non, je n'aime pas ça, et puis qu'est-ce que j'en ferais? Non je suis allée l'attendre pour la féliciter, et pour la remercier. Pour voir son visage de près ~ bientôt un billet incendiaire sur les caissières de théâtre ~, voir si elle a des rides, de belles rides, pour voir son corps face au mien, voir sa démarche, sa voix... Michel Sardou, avec une jeune femme, passe devant moi, je manque de tomber du trottoir. Nié? Keskecééé? Maw! (comme diraient mes chères potesses Louise et Tatiana) Il marche d'un pas tranquille, presque trop tranquille. Il disparaît au coin de la rue. Elle sort enfin. Au dernier moment, avant de l'aborder je pense à Anne-Sophie que je vais voir à Necker aujourd'hui. Vite je sors mon agenda et un crayon, je l'ouvre à une double page vierge. Après avoir pris moulte photos avec ses fervents admirateurs, elle s'avance. "Bonjour madame, est-ce que vous pourriez signer là, s'il vous plait? C'est pour une jeune amie qui est très malade..." je baisse la tête et sens son regard sur ma tête "Oui bien sur... comment s'apelle-t-elle? Anne-Sophie.". Elle prend mon bic, griffonne "Pour Anne-Sophie, avec toute mon amitié. Fanny Ardant." Je lui donnerai ces pages tout à l'heure. Je pense que cela lui fera plaisir. J'espère. Merci. Je pars, elle marche derrière moi, accompagnée par une jeune femme, elles disparaissent au coin d'une rue. Il pleut. Je m'arrête sur le rebord d'une vitrine sur laquelle je m'assieds et commence à griffonner une lettre sur mon cahier. J'écris, j'écris. Je monte dans le métro, j'écris. Je rate ma station, fais demi tour, prends la correspondance, écris, écris, écris.

"Ensuite c'est presque l'aube. Ensuite il fait dans la chambre une sombre clarté de couleur indécise. Ensuite vous allumez des lampes pour la voir. Pour la voir elle. Pour voir ce que vous n'avez jamais connu, le sexe enfoui, voir cela qui engouffre et retient sans apparence de le faire, de le voir ainsi refermé sur son sommeil, dormant. Pour voir aussi les tâches de rousseur répandues sur elle depuis la lisière des cheveux jusqu'à la naissance des seins, là où ils cèdent sous leur poids, accrochés aux charnières des bras, jusques aussi sur les paupières fermées et sur les lèvres entrouvertes et pâles. Vous vous dites : endroits du soleil de l'été, aux endroits ouverts, offerts à être vus.
Elle dort.
Vous éteignez les lampes.
Il fait presque clair."

Noir. Chuchottements. Rideau. Noir toujours. Bruissement. La porte de fond de scène s'ouvre à jardin. Une silhouette noire féminine est sur le pas de la porte. Le silence total se fait tout à coup. Lumière. Elle s'avance, d'un pas souple et léger, dit chuchotte sussurre révèle la première phrase, presque d'inaudiblement, imperceptiblement, d'une voix grave et suave, sans ornements. Elle raconte, elle nous place dans la chambre, nous, chacun de nous, spectateurs, et nous raconte comment une femme nous annonce notre maladie, la maladie de la mort. Avec simplicité, avec une rigoureuse exactitude. Pas une respiration n'a altéré la vérité et l'éclat de son propos. C'était merveilleux. Un respect immense pour cette femme parcourait l'ensemble de la salle et était presque palpable. Je n'ai pas tout compris. Non. A 19 ans, vous me direz, c'est heureux. Je n'ai pas tout compris, mais j'ai ressenti ce qu'elle a senti, elle : une femme a compris, s'est habillée de ce texte, et nous le donne, à chacun et à tous, équitablement, et plus que de raison. Un jour, je comprendrai et j'en pleurerai. Ce coup-ci, pour de bon. Cette silhouette si belle, ce visage si blanc et si juste, qu'on voudrait embrasser comme les joues d'une grand-mère triste, cette femme nous offre son corps, son intimité, le texte qui la recouvre, jusqu'à la nudité, avec en cadeau un sanglot. Il racontait chuuut... c'est pour toi, tu me gardes, cache-moi bien je suis rien que pour toi, ne me montre pas. Je le remerciais, en le mettant là, juste là sur mon souffle au coeur. C'est la première fois que j'entends un texte aussi impudique sans être gênée le moins du monde. Pas une seule moindre gêne à aucun moment du spectacle. Je ne m'en suis rendue compte que ce matin, et cela m'a un peu étonné de moi. Cette femme, ah cette femme... comme je la respecte! Elle nous a offert son intimité tout entière dans toute sa pudicité. Mais est-ce que vous vous rendez compte?! Certains diront que c'est un texte impudique. Non. Je ne suis pas d'accord. C'est un texte d'amour (donc de mort, et inversement) enfin sans fard, sans peur, sans accès, beau, profond. Et elle, nous le donne, syllabe par syllabe, comme un cadeau immense mais avec une légèreté étonnante, et c'est là que réside toute son intimité, à elle. Ce qu'elle est belle... C'est une des rares fois où je me suis dit : voilà de l'Art qu'il ne faut photographier, ou filmer à aucun prix. Ne gardez nulle trace de cela sinon celle de votre mémoire. Par amour et par respect de leur pudeur à chacun des deux : le texte et la femme.

Non je le répète je n'ai pas tout saisi, il y a certaines choses dont je ne peux pas me rendre compte. Mais alors dites-moi POURQUOI, POURQUOI est-ce que je me suis réveillée sans pouvoir me rendormir, avec des N'avez vous donc jamais aimé? Vous lui direz "Non. Jamais." qui tournaient dans ma tête, et des Elle répétait les mots qui me retournaient dans mon lit, des regards qui me fixaient au fond de mes draps, les siens. Non, pas inquisiteurs, pas accusateurs, mais présents, et dérangeants. Dès que je pense "dérangeants", les voilà qui s'en vont avec un 'oh, non, désolé, on ne voulait pas...' Vous les voyez?
Je deviens folle.
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Publié dans pièces de theatre

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Commenter cet article
F
Bonjour Marionette,<br /> j'aime beaucoup ton blog et tes 19 ans... Je n'ai pas tout compris non plus à la pièce de Duras, mais j'y ai éprouvé une grande émotion, que j'ai retrouvée et je revécue sous ta plume. Merci...
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M
Ton commentaire me touche, c'est un grand compliment. Merci à toi. Je suis contente de trouver par ici.
V
Il est très beau, ce billet... Mirabelle ferait bien d'en prendre de la graine !
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M
Merci... en le relisant 3 fois de suite je me suis rendue compte que j'avais fait plein d'incohérences et de contradictions... mais je laisse comme ça. lol
L
Ca peut coller et c'est même recommandé de s'engueuler, ça favorise l'émulation ;-D
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M
Oui, bien sur... mais quand on ne va pas vers le même but...
L
Ben non, et c'est bien ça qui est cool. Ecrire, c'est quand on veut, comme on veut et même pas tout seul si on veut écrire des pièces de théâtre ou des scenarii, si tu vois ce que je veux dire;-))
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M
lol oui, j'ai d'ailleurs commencé l'écriture d'un film avec une amie, mais pour le moment c'est vraiment très mauvais. Je ne sais pas si l'écriture à deux ça peut coller...
A
@ Laflote : hum... pourquoi pas... tous les écrivains ont un petit grain de folie...
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M
Oui c'est vrai...