l'usage des mots rangés

Publié le par extraits de marion

Un texte de Marie Pool

"On a enfermé des mots dans nos maisons, en avons rempli des caisses et des cartons. On a oublié de marquer à chaque fois ce que c’était sur l’emballage. Maintenant le bois et le carton sont humides et les mots peinent de plus en plus à rester au sec. Quand la paroi des cartons ou des caisses s’éventre un peu, il y a des mots qui tombent. Ce sont des mots anciens, des mots de lecture ou d’écriture largement oubliés. Ce sont des mots choisis pourtant, mais relégués, remis là, on doit le dire, un peu pèle mêle. Pas le temps non plus de bien réfléchir aux mots qu’il fallait vraiment garder, pour la route de la vie, bien plus que pour la conversation. Les mots à dire ne sont jamais ceux-là . Les mots des livres ou les mots qu’on a pu écrire, on ne sait pourquoi, sur des feuilles volantes ou des carnets usés, sont des mots hors - d’usage . Ils ne sont pas si vieux que çà, non, mais ils sont devenus inemployables, en tout cas, pas comestibles sans préparation. Ils sont comme les ingrédients d’un plat que l’on sait partageable, mais à la condition expresse de les réunir intelligiblement. Cela suppose une intention, un projet. J’en connais qui font des listes de projets, " des choses à faire " comme ils disent, et qui y croient… Qui finissent par faire , un tout petit peu, ce qu’ils disent, à retardement bien sûr, et dans une grande marmelade de doutes. N’empêche, ils vident un peu leurs caisses et leurs cartons de mots ceux-là. Ils les mettent ailleurs, en changent l’emballage et n’oublient pas de noter leur nom dessus. Ca fait parfois des livres qu’on vend, plus ou moins facilement. Pour savoir ce qu’il y a dedans, il faut à leur tour  les ouvrir. Ce n’est pas un geste anodin, croyez-moi, d’ouvrir un livre. Il y a une meute de mots qui vous sautent à la figure dont certains sont hargneux ou pire, incompréhensibles. On ne pige pas ce qu’il veut l'auteur, le transvaseur..., on ne cerne pas ce qu’il sait, ce qu’il montre de lui . On ne sait même pas si lui-même est vraiment au courant de ce qu’il a mis, mot par mot dans son livre.

Ca arrive assez souvent qu’il ait vidé ses caisses et ses cartons de mots sans trop trier. C’est un brocanteur ce type, il aime chiner, réunir des pièces à conviction, des pièces de collection, des objets dépareillés ou apparemment introuvables ailleurs. Il s’ étonne lui-même de ce qu’il a pu ramasser à son insu et stocker comme çà, au fil du temps. Il est soudain en paix avec ses cartons et ses caisses. Plus le temps passe et plus leur nombre diminue. Ca le rassure. Il apprend à déstocker au fil des livres. Les mots qu’il garde sont de plus en plus légers et faciles à sécher au soleil. Il lui arrive même de les épingler dehors dans le jardin, comme des images fragiles et sereines. Il les donne facilement finalement. Il les pousse même et un peu brutalement à quitter l’ombre pour la lumière. Il sait que leur plainte est inutile, que la plainte se mélange fréquemment à un vent qui parvient toujours à se taire ,quand les mots sont lâchés et dilués à l’air libre .

L’écriture et la lecture lui ont appris l’inutilité d’amasser des amulettes phoniques et graphiques contre le sort. La vie s’écrit toute seule et vouloir la recopier à tout bout de champ n’a d’intérêt que pour déposer, brièvement si possible, la douleur, pour la coller sur des pages, pour l’immoler vois-tu ?

Toi que j’attends de temps en temps, pour parler d’écriture, toi, pour qui " on a ouvert porte et fenêtres… ". Je voulais te raconter cela  de bon matin...  Cette histoire de mots entassés bêtement dans des caisses et des cartons. Je t’attends, on ira ensemble à la décharge, ou on fera un grand feu de Printemps au vert dans la campagne, ou encore on recyclera le papier pour une œuvre caritative. Il faut bien se débarrasser des mots quand ils encombrent.

 

Mais j’attends aussi ta lettre, je ne la laisserai pas vieillir. Je te le promets et je ne la rangerai pas dans un carton. Je t’écrirai de suite… sur le petit tas de neige fraîche qui nous reste au bout du toit."

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Publié dans textes choisis

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