qu'est-ce que le dégoût ?
Dans Métaphysique des tubes, de Amélie Nothomb. Un super bouquin qu'on trouve en livre de poche.
"Dix ans plus tard, en apprenant le latin, je tombais sur cette phrase : Carpe Diem.
Avant que mon cerveau ait pu l'analyser, un viel instinct en moi avait déjà traduit : "Une carpe par jour." Adage dégueulasse s'il en fut, qui résumait mon calvaire d'antan.
"Cueille le jour" était évidemment la bonne traduction. Cueille le jour ? Tu parles. Comment veux-tu jouir des fruits du quotidien quand, avant midi, tu ne penses qu'au supplice qui t'attend et quand, après midi, tu ressasses ce que tu as vu ?
J'essayais de ne plus y penser. Hélas, il n'y a pas d'apprentissage plus difficile. Si nous étions capables de ne plus penser à nos problèmes, nous serions une race heureuse.
Autant dire à Blandine, dans la fosse de son supplice : "Allons, ne pense pas aux lions, voyons !"
Comparaison fondée : j'avais de plus en plus l'impression que c'était ma propre chair qui nourissait les carpes. Je maigrissais Après le déjeuner des poissons, on m'appelait à table ; je ne pouvais rien avaler.
La nuit, dans mon lit, je peuplais l'obscurité de bouches béantes. Sous mon oreiller, je pleurais d'horreur. L'autosuggestion était si forte que les gros corps écailleux et flexibles me rejoignaient entre les draps, m'étreignaient - et leur gueule lippue et froide me roulait des pelles. J'étais l'impubère amante de fantasmes pisciformes.
Jonas et la baleine ? Quel blagueur ! Il était bien à l'abri dans le ventre cétacé. Si, au moins, j'avais pu de serivir de farce à la panse de la carpe, j'aurais été sauvée. Ce n'était pas son estomac qui me dégoûtait, mais sa bouche, le mouvement de valvule de ses mandibules qui me violaient les lèvres pendant des éternités nocturnes. A force de fréquenter des créatures dignes de Jérôme Bosch, mes insomnies naguère féériques virèrent au martyre.
Angoisse annexe : à trop subir les baisers poissoneux, n'allais-je pas changer d'espèce ? N'allais-je pas devenir silure ? Mes mains longeaient mon corps, guettant d'hallucinantes métamorphoses."
"Dix ans plus tard, en apprenant le latin, je tombais sur cette phrase : Carpe Diem.
Avant que mon cerveau ait pu l'analyser, un viel instinct en moi avait déjà traduit : "Une carpe par jour." Adage dégueulasse s'il en fut, qui résumait mon calvaire d'antan.
"Cueille le jour" était évidemment la bonne traduction. Cueille le jour ? Tu parles. Comment veux-tu jouir des fruits du quotidien quand, avant midi, tu ne penses qu'au supplice qui t'attend et quand, après midi, tu ressasses ce que tu as vu ?
J'essayais de ne plus y penser. Hélas, il n'y a pas d'apprentissage plus difficile. Si nous étions capables de ne plus penser à nos problèmes, nous serions une race heureuse.
Autant dire à Blandine, dans la fosse de son supplice : "Allons, ne pense pas aux lions, voyons !"
Comparaison fondée : j'avais de plus en plus l'impression que c'était ma propre chair qui nourissait les carpes. Je maigrissais Après le déjeuner des poissons, on m'appelait à table ; je ne pouvais rien avaler.
La nuit, dans mon lit, je peuplais l'obscurité de bouches béantes. Sous mon oreiller, je pleurais d'horreur. L'autosuggestion était si forte que les gros corps écailleux et flexibles me rejoignaient entre les draps, m'étreignaient - et leur gueule lippue et froide me roulait des pelles. J'étais l'impubère amante de fantasmes pisciformes.
Jonas et la baleine ? Quel blagueur ! Il était bien à l'abri dans le ventre cétacé. Si, au moins, j'avais pu de serivir de farce à la panse de la carpe, j'aurais été sauvée. Ce n'était pas son estomac qui me dégoûtait, mais sa bouche, le mouvement de valvule de ses mandibules qui me violaient les lèvres pendant des éternités nocturnes. A force de fréquenter des créatures dignes de Jérôme Bosch, mes insomnies naguère féériques virèrent au martyre.
Angoisse annexe : à trop subir les baisers poissoneux, n'allais-je pas changer d'espèce ? N'allais-je pas devenir silure ? Mes mains longeaient mon corps, guettant d'hallucinantes métamorphoses."
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