Cyrano de Bergerac
de Edmond Rostand (bien sûr)
Une de mes scènes préférées de la pièce...
DE GUICHE, regardant la maison CYRANO, (se mettant sur son séant, et avec l'accent de DE GUICHE CYRANO, (d'une voix de rêve) DE GUICHE CYRANO DE GUICHE CYRANO DE GUICHE CYRANO DE GUICHE, (impatienté) CYRANO, (se relevant, d'une voix terrible) DE GUICHE, (reculant) CYRANO, (marchant sur lui) DE GUICHE CYRANO DE GUICHE, (haussant les épaules) CYRANO, (s'interposant) DE GUICHE CYRANO DE GUICHE CYRANO, (avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche) DE GUICHE, (portant la main à son visage) CYRANO, (avec une peur emphatique) DE GUICHE, (qui a senti son masque) CYRANO, (feignant de se rassurer un peu) DE GUICHE, (voulant passer) CYRANO, (complètement rassuré) DE GUICHE, (souriant malgré lui) CYRANO DE GUICHE CYRANO, (rayonnant) DE GUICHE, (hors de lui) CYRANO, (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour DE GUICHE CYRANO DE GUICHE CYRANO
Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
(Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la
branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très
haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme
étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.)
Hein ? quoi ?
(Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne
voit que le ciel ; il ne comprend pas.)
D'où tombe cet homme ?
Gascogne)
De la lune !
De la ?...
Quelle heure est-il ?
N'a-t-il plus sa raison ?
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
Mais...
Je suis étourdi !
Monsieur...
Comme une bombe
Je tombe de la lune !
Ah çà ! Monsieur !
J'en tombe !
Soit ! soit ! vous en tombez !... c'est peut-être un dément !
Et je n'en tombe pas métaphoriquement !...
Mais...
Il y a cent ans, ou bien une minute,
-- J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !
J'étais dans cette boule à couleur de safran !
Oui. Laissez- moi passer !
Où suis-je ? Soyez franc !
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
Morbleu !...
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
De mon point d'arrivée, -et j'ignore où je chois !
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
Mais je vous dis, Monsieur...
Ha ! grand Dieu !... je crois voir
Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
Comment ?
Suis-je en Alger ? Etes-vous indigène ?...
Ce masque !...
Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
Une dame m'attend !...
Je suis donc à Paris.
Le drôle est assez drôle !
Ah ! vous riez ?
Je ris,
Mais veux passer !
C'est à Paris que je retombe !
Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.
J'arrive -excusez-moi- ! Par la dernière trombe.
Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
Cueillant quelque chose sur sa manche.
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...
Il souffle comme pour le faire envoler.
Monsieur !...
y montrer quelque chose et l'arrête)
Dans mon mollet je rapporte une dent
De la Grande Ourse, -et comme, en frôlant le Trident,
Je voulais éviter une de ses trois lance,
Je suis aller tomber assis dans les Balances,-
Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
(Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un
bouton du pourpoint.)
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
Il jaillirait du lait !
Hein ? du lait ?...
De la Voie Lactée !...
Oh ! par l'enfer !
C'est le ciel qui m'envoie !
(Se croisant les bras.)
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
(Confidentiel.)
L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
(Riant.)
J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
(Superbe.)
Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
Je viens de rapporter à mes périls et risques,
Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !