Emmène-moi au bout du monde
De Blaise Cendrars, fabuleux livre sur le succès d'une vie entière d'une vieille catin comédienne... sur la vérité, sur le théâtre bien sûr, mais aussi et surtout sur la vie à 200 à l'heure. Bilan : ça décoiffe.
(Coco) - " Pas, Pouf, je suis comme papa ?... C'est à la dernière heure, quand les mortels se lamentent et désespèrent et ne savent que devenir que je m'empare d'eux par la pompe et triomphe en leur faisant franchir la rampe, ce mauvais pas. Je ne sais pas d'où me vient cette sévérité. C'est héréditaire. Tel père, tel fils. J'aime le spectacle. Mais, pauvres humains ! C'est un voyage à sens unique... Papa a fait fortune. Drôle de commerce... On ne revient pas. C'est la mort. Un Soleil Noir. Mais c'est une grande lumière. Celle dont je me sers au théâtre. Plus vraie que vraie. C'est mon seul truc. Une sérénité terrible. C'est sérieux... La fin de la commédie avant que ça commence...
Et il éclatait de rire, très inquiet de ce qu'il avait dit, craignant d'en avoir trop dit, faisant un demi pas en arriière, tournant la tête à droite et à gauche, l'index sur les lèvres, faisant signe de se taire, mais riant, riant de bon coeur, époussetant sa barbe, allumant un cigare, se foutant du tiers et du qu'en dira-t-on, avançant à reculons, sans se presser.
Il y a les signes.
La hâte, la fièvre de vivre peut être un indice prémonitoire comme peut l'être la sensation d'un arrêt du coeur. Coco portait souvent sa main au coeur pour le masser sous son habit. Devinait-il qu'il avait été choisi et savait-il qu'il allait être emporté en pleine gloire, foudroyé pr une apoplexie avant la fin de la carrière de Madame l'Arsouille ? Quelle énigme ! Lui non plus n'était pas prêt et c'était l'heure.
" En scène ! En scène !"
Qui frappe les trois coups ?
Le rideau se lève sur un cadavre... "