Où l'on parle de mort, d'altruisme et de générosité
Ce billet m'a été inspiré par des billets de chez Veuve Tarquine, de chez Sevi, et par de récents évènements familiaux un peu sombres... je vais parler de moi, un peu, j'en ai besoin. Qui m'aime me supporte me suive lise.
Le rapport à la mort est toujours extrêmement différent d'une personne à une autre. Et j'ai la certitude du fait que le mien est particulièrement fort. Pas dans le sens je suis suicidaire, mais je BRAVE la mort... ~ beurk c'est glauque ce que je viens d'écrire ! ~ non. Plutôt une attraction, une attirance. Je n'aime pas l'idée de mourir, elle m'est d'ailleurs insupportable, parce que je veux vivre longtemps, parce que j'ai peur de perdre mes proches ; mais je me sens aimantée par tout ce qui en relève. Une curiosité avide et effrayante, quand j'y pense. Sans aller jusqu'au voyeurisme tout de même ~ OUF ! ~. Quoique...
Mon adolescence a été parsemée de décès plus ou moins proches de moi, mais toujours accidentels et très douloureux, d'où un souvenir peu agréable de cette période, puisque j'ai vécu traumatisme par traumatisme.
Et c'est là que l'on se rend compte du fait que les épreuves nous rendent réellement plus fort.
Mais je ne suis pas la seule à avoir eu une adolescence chiante et douloureuse. J'en ai discuté avec mon père (qui a passé de très sales années, par exemple), et lui-même n'arrive pas à aller voir un de ses très bon amis qui est à l'hôpital, ni même à lui téléphoner. "Tu sais, je ne sais pas comment je réagirai, comment il sera, je préfère garder l'image de lui en bonne santé, même si j'ai ENVIE de lui signifier que je suis là et que je pense à lui tous les jours. Je n'y arrive pas, je ne peux pas décrocher ce putain de téléphone. Et pourtant ça lui ferai tellement plaisir."
Mon papa en souffre, et je ne sais pas comment le consoler. Donc, je ne sais pas d'où me vient cette force. Je ne sais pas, j'ai beau chercher, dans mon passé, dans ma petite vie, dans mes relations, dans mon absence de foi quasi totale... je ne sais pas.
Et c'est comme ça que j'ai eu la force d'aller rendre visite à Anne-Sophie plusieurs fois pendant son hospitalisation.
C'est comme ça que j'ai eu la force d'appeller ses parents cet été, un mois après son décès.
C'est comme ça que j'ai eu la force de rester une semaine chez ma cousine, veuve depuis 2 semaines.
Mais ce n'est pas pour autant que je suis préservée des chocs psychologiques que tout cela implique. Au contraire. Et je trouve quand même la force de me déplacer pour soutenir.
Pour certaines personnes, c'est inhumain, impossible. Ils enverront des lettres, des mails, des petits mots, à la limite ils téléphonneront, mais jamais ils n'auront la force de se déplacer et de se retrouver face à des gens en souffrance. Ils ne pourront pas les regarder dans les yeux, ça leur fait peur. Une peur atroce et insoutenable. Ou alors, quand ils décident d'y aller, un élément perturbateur vient s'y opposer. Grève de métro, visite à la grand'tante, rage de dents... Ce n'est aucunement de leur faute, mais c'est comme ça : d'une façon ou d'une autre, ils ne PEUVENT PAS.
Eh bien je les comprends. Et heureusement qu'ils sont là. Parce qu'ils sont aussi importants que ceux qui se déplacent, si ce n'est plus. Quand, quelques années après la mort d'un proche, on feuillette les vieux albums photos, ou qu'on relit certains des petits mots envoyés, ce sont eux, le baume au coeur. On ne pense pas forcément à celle qui a fait la plonge, a baigné les petites, a fait des roudoudous avec elles pendant qu'on était le nez dans les papiers à faire disparaître son mari de la surface administrative. C'est normal. Et c'est tant mieux. On pense au mal que la personne s'est donnée pour écrire ces quelques lignes : comment dire, en peu de mots, combien je l'aime, combien je souffre avec elle/lui, et que j'aimerai porter sa peine sur mes épaules pour ne pas la/le voir souffrir?
Chacun a son rôle : celui/celle qui soulève un peu la charge qui surplombe la peine, et celui/celle qui fait pleurer des larmes de remerciement, longtemps après ~ parce que sur le coup, on s'en tape, il faut bien dire ce qui est. C'est cool d'avoir des gens qui pensent à nous, mais ça n'enlève rien à la souffrance ~. Et l'un ne serait rien sans l'autre.
Je m'en souviendrai toujours : le soir de la finale de la coupe du monde, on était sortis, avec deux cousins, à Hossegor plage, pour voir le match dans un bar. Après le match, on change de bar pour retrouver quelques personnes, on commande trois demis et Céline me téléphone. ~ Elle a eu la gentillesse de me donner des nouvelles d'Anne-Sophie par téléphone quand je n'avais pas internet, et cela m'a beaucoup touché. Surtout qu'elle avait vraiment autre chose à faire et à penser, avec son tétard qui grandissait derrière son nombril... ~ Je sors du bar. Elle me dit que c'est la dernière ligne droite, Anne-Sophie va mourir. Bientôt. J'essaye de réaliser mais j'ai du mal. Je re-rentre dans le bar, mon cousin me tend ma bière triomphalement, je la prends et m'assieds à une table. Il s'approche pour me demander si ça va, je lui répond simplement qu'une amie va mourir. Je ne me souviens plus trop de ce qu'il s'est passé ensuite ~ non non ce n'est pas dû à l'alcool!!! ~, toujours est-il qu'une chose m'a marqué : c'était le fait qu'il évitait mon regard. Clairement. Il était mal à l'aise, dérangé, pour moi certes, mais aussi pour lui. Il ne pouvait pas me regarder dans les yeux.
Plus tard, quand j'ai entendu Odile me dire au téléphone "tu sais il y aura beaucoup de monde à l'enterrement de mon beau-frère, je ne sais pas si j'aurai le temps de te parler, ni même de te voir, peut-être que tu auras traversé la France pour rien, je ne veux pas te faire déplacer pour si peu...", je lui ai répondu que si la famille devait servir à quelque chose c'était bien à ça : quand des membres souffrent, on bouge son cul d'abord et on réfléchit ensuite. Discussion ou pas, je ne viens pas pour me faire remarquer, mais pour contribuer au gavage de cette église qui accueillera des centaines de prières différentes, et si ce crétin de Dieu est priable, je prierai pour qu'il vous protège et qu'il arrête de jouer aux fléchettes sur des mecs de 35 ans, et d'au passage briser les familles des gens que j'aime. C'est comme ça que j'y suis allée, que j'ai prise Odile dans mes bras, qu'on est parties marcher, et qu'elle m'a demandé de rester, pour elle, et pour sa soeur. J'avais ma première semaine de cours qui commençait, mais cela n'avait aucune importance.
Une fois où je parlais avec ma mère ~ qui a un parcours de médecin bénévole (et) internationnal absolument dingue (non je ne dirai pas son nom) ~, elle me disait qu'elle avait toujours voulu "guérir tout le monde, même et surtout ceux qui ne pouvaient pas se payer le médecin", et qu'elle avait réussi, elle a insisté sur le fait qu'elle avait toujours été tournée vers les autres avant de se préoccuper d'elle-même ~ d'où une qualité de présence dont mes petites soeurs ont eu du mal à faire le deuil, car elles étaient encore jeunes ~. En gros, ça voulait clairement dire : contrairement à toi, qui fais du théâtre pour ta pomme. Sur le coup, je me suis dit que j'étais vraiment une sale égoïste, qu'effectivement, même si je ne voulais pas être médecin, il y avait d'autres métiers qui auraient pu être plus utiles que celui de commédienne. Mais quand, au théâtre, j'ai dû répondre à la question "Quand vous montez sur scène, pour QUI jouez-vous?", c'était évident. Ce n'était pas pour moi, bien que j'y prenne énormément de plaisir aussi. C'était pour les désenchantés, ceux qui ne rêvent plus, qui ne croient plus en rien, qui ne savent pas s'échapper, qui ne savent plus comment voler... pour leur DONNER. Ca fait un peu "je sauve le monde" mais c'est un réel défi, c'est très difficile, et si jamais, un jour soir, j'y arrive, alors je pourrai mourir tranquille. Et EN PLUS je suis sérieuse.
Et quand j'entends ma cousine me caler entre Jésus et Dieu parce que je suis là, simplement là, eh bien... je me dis que je n'ai pas besoin d'être médecin pour panser les plaies, un peu, même si c'est inconsolable. Comme dit Rostand, le combat est bien plus beau lorsqu'il est désespéré (ou perdu d'avance?), et c'est pour ça qu'on pleure tous à la fin...
Je ne veux faire sous-entendre aucune prétention, et ne retire absolument pas de fierté vis-à-vis de cette capacité que j'ai à regarder la mort en face. Je ne me lance pas des fleurs, je me demande où je puise tout cela. J'espère que vous le comprenez bien et que vous n'avez pas pensé à mal en lisant ces (quelques) lignes.