Si c'est un homme
Ecrit en 1947 par Primo Levi : "Puisse l'histoire des camps d'extermination retentir pour tous comme un signal d'alarme."
Voilà les quelques lignes qui introduisent le livre:
"Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre coeur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vos couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous."
Voilà un extrait du livre :
"Le train va arriver : on entend haleter la locomotive, qui n'est autre que mon voisin de couchette. Je ne suis pas encore assez endormi pour ne pas me rendre compte de la double nature de la locomotive. Il s'agit justement de celle qui remorquait les wagons qu'on nous a fait décherger aujourd'hui à la Buna : je la reconnais à la chaleur que dégage son flanc noir, maintenant comme tout à l'heure, lorsqu'elle passait à côté de nous. Elle souffle, elle se rapproche encore, elle ne cesse de se rapprocher, elle est constament sur le point de me passer sur le corps, mais elle n'arrive jamais. Mon rêve est léger, léger comme un voile ; si je voulais, je pourrais le déchirer. Je vais le faire, je vais le déchirer, comme ça je pourrai m'arracher à ces rails. Voilà, ça y est, maintenant je suis réveillé : non, pas vraiment, seulement un peu plus réveillé, j'ai fait un petit pas de plus qui mène sur le chemin qui mène de l'inconscience à la conscience. J'ai les yeux fermés, et je ne veux pas les ouvrir pour ne pas laisser le sommeil m'échapper, mais je peux percevoir les bruits : ce sifflement au loin, je suis sûr qu'il est réel ; il ne vient pas de la locomotive de mon rêve, il a objectivement retenti : c'est celui de la Decauville, il vient du chantier de nuit. Une longue note continue, une autre un demi ton plus bas, puis de nouveau la première, mais brève et tronquée. Ce coup de sifflet, c'est quelque chose d'important, et même d'essentiel pourrait-on dire : nous l'avons si souvent entendu, associé à la souffrance du travail et du camp, qu'il en est devenu le symbole, il en évoque immédiatement l'image, comme il arrive pour certaines musiques te pour certaines odeurs.
Voici ma soeur, quelques amis que je ne distingue pas très bien et beaucoup d'autres personnes. Ils sont tous là à écouter le récit que je leur fais : le sifflement sur trois notes, le lit dur, mon voisin que j'aimerai bien pousser mais que j'ai peur de réveiller parce qu'il est plus fort que moi. J'évoque en détail notre faim, le contrôle des poux, le Kapo qui m'a frappé sur le nez et m'a ensuite envoyé me laver parce que je saignais. C'est une jouissance intense, physique, inexprimable que d'être chez moi, entouré de personnes amies, et d'avoir tant de choses à raconter : mais c'est peine perdue, je m'aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents : ils parlent confusément d'autre chose entre eux, comme si je n'étais pas là. Ma soeur me regarde, se lève et s'en va sans un mot."