Le buveur de lune
Un livre de Göran Tunström, traduit du suédois par Marc Gouvenain et Lena Grumbach. Aux éditions Babel.
C'est un roman vraiment bizarre dans son contexte, mais plein de poésie, d'amour et d'émerveillement. Ce passage est un peu plus sombre que la description que je viens d'en faire : c'est une lettre du père à son fils alors qu'il commence à se sentir mourir.
"Père écrivait :
"Heureux de ta lettre détaillée, il m'a fallu du temps pour me souvenir de quoi il était question. Néanmoins : tout ce qui parle du soleil est vivifiant. Je me souviens que c'est ce que j'ai pensé. Car ça s'éloigne, Pétur, tout s'éloigne, devient lointain, et file à une vitesse vertigineuse. Les livres sur mes étagères, les trop nombreux livres, que depuis longtemps j'ai l'intention de retirer l'un après l'autre, pour t'éviter d'avoir à t'occuper du fatras de mots. Je lève ma main vers un rayon pour en enlever et en enterrer un (au fait, c'est ce qu'écrivait le philosophe Lichtenberg : les livres possèdent-ils des pierres tombales?) que je sais n'être plus jamais amené à ouvrir. Mais j'hésite alors, et me souviens de ce que sentait un jour ce livre. Il était une fenêtre s'ouvrant sur un paysage inconnu, et je buvais ses mots, les soulignais avec vigueur et désirais, me sentais obligé de les communiquer à quelqu'un : regarde, regarde, tout est écrit là. Voilà pourquoi je le remets en place et il me tourne le dos, je ne vois plus son visage, il meurt. Comme tout le reste, Pétur, la mort souffle sur ma joue gauche - pourquoi la gauche, justement ? - chanque soir quand je me couche, et chaque matin lorsqu'à ma grande surprise je me réveille.
J'avance en trébuchant. Le seul fait de traverser la rue pour acheter les paquets de cette bouillie en poudre qui désormais constitue la base de mon alimentation m'est un tourment. Comme je te l'ai déjà dit : un père ne doit plus vivre à partir du moment où il a déjà raconté ses quelques histoires pour la cinquième fois : tu étais peut-être patient à la sixième, à la septième aussi, mais j'ai bien remarqué ton regard, comme tes yeux divaguaient, se détournaient, pour ensuite venir s'enfoncer dans ma conscience comme le tranchant d'un couteau : il est cruel de se surprendre dans ces moments-là.
Je tousse, crache des glaires, j'ai des vertiges - rien n'est plus vraiment beau. Ca s'éloigne en glissant. La traverse de Poètes s'éloigne. Mlle Steinnun s'éloigne aussi, bien qu'elle vienne toujours me Tenir la Main. Nous sommes ensemble pour nous Tenir la Mai,. Nous mangeons de la bouillie, parfois je pose ma tête sur sa poitrine, nous n'allons guère plus loin ces temps-ci, elle sait que je pense à Làra, Làra que la Fretla a emportée, mais Mlle Steinnun pense aussi à autre chose. Si on peut encore appeler ça penser, car les pensées s'éloignent aussi désormais, elles ne trouvent nulle part où s'accrocher dans la cathédrale vide et décrépite que je me figure avoir un jour été mon cerveau. Mais ce n'est pas très important. Ce qui est réel ou irréel, ou entre les deux : des heures durant, je peux regarder la fenêtre de l'autre côté de la rue et y voir Làra : elle rejette ses cheveux en arrière et joue du violoncelle. Pas un bruit n'arrive jusqu'à moi, pas un regard, elle joue pour m'aider à franchir la pas qui me sépare de la mort, un jour elle réussira.
J'écoute les bulletins de l'intérieur du corps, et de ce point de vue ils sont plein d'espoir : des branches cassent, un arbre s'écroule, un bloc de béton bascule par terre. Des pas feutrés de souris dans les labyrinthes de ma mémoire, tandis qu'elles rongent un nouveau nerf de liaison. Un travail salutaire d'assainissement se déroule là-dedans.
Et ici, à l'extérieur : entre Paquets de Bouillie et Tenir la Main, je contemple le filet de plus en plus lent qui raconte que bientôt les sources seront taries.""