Elle est partie...
Ca y est, maman est partie pour le Pakistan. Encore. Combien de pays l'ont vue arriver? Combien d'atterrissages a-t-elle appréhendé? Ca ne se compte plus, au bout d'un moment. Je suis allée la voir à l'hôtel avant qu'elle parte ce matin. Le maître d'hôtel la connait bien, à tel point qu'on a pas pu échanger plus de deux phrases dans la salle à manger lors du petit déjeuner. Qu'est-ce qu'elle aurait pu oublier? Est-ce qu'elle prend les gâteaux sablés qu'on lui a donné hier en Bretagne? Oui, ça fera des heureux là bas. Est-ce qu'elle a pris de quoi lire? Est-ce qu'elle sera assez compétante? Est-ce qu'elle ne sera pas submergée par les évenements en arrivant? Est-ce qu'elle arrivera à voir les pakistanais qu'elle veut rencontrer? Toutes ces questions qui n'ont pas lieu d'être bien sûr. Je la rassure, tout ira bien. Elle écrit quelques réponses à sa centaine de mails en attente. "Parle-moi, je t'écoute". Je lui parle, sors, reviens. "Parle-moi, je t'écoute". Je lui parle, vais chercher un déca long sans sucre et un capuccino pour moi, reviens. "Merci mon Marion. Parle-moi, je t'écoute tu sais"...
J'avais mis une ceinture ce matin en me disant qu'elle aurait certainement oublié d'en prendre une, et qu'elle en aurait surement besoin là-bas. ~ Un pantalon qui tombe à Paris c'est le rire, voire la honte. Au Pakistan c'est la lapidation je crois. ~ Elle constate à l'hôtel qu'elle a oublié de prendre une ceinture...
Une fois, alors qu'elle était rentrée de voyage, mais était encore à Paris, j'ai rêvé qu'il lui arrivait quelque chose dans une clairière, à côté d'une route. ~ Quand on dit "arriver quelque chose à quelqu'un", ça veut dire que ce quelqu'un y est passé, ou a failli. Quand on dit "y passer", ça veut dire mourir. ~ Les ambulances étaient là dans la clairière, l'avaient mise sur un lit ou dans un sac, je ne pouvais pas voir. Je courrais comme jamais je n'avais courru avant, sans m'essouffler, mais en suffoquant à cause de la peur, de mon hystérie, des larmes et des sanglots, en trébuchant sur le terrain inégal. Des infirmiers cachaient la civière par leur présence. Des policiers et d'autres infirmiers, me voyant, se sont précipités à ma rencontre pour m'empêcher de la voir et me retenir. Je hurlais, tapais, me débattais, il fallait que je la voie, il fallait que je sois sûre, que je la prenne dans mes bras, que je lui dise que je l'aime ~ ce que je n'avais encore jamais fait ~. Qu'est-ce qu'ils savent de ce qu'il faut faire quand sa mère meurt, ces gens-là? Et puis peut-être que ce n'était pas du tout elle! Mais je savais que c'était elle. C'est parceque j'étais la fille de cette personne à qui il était arrivé quelquechose, et que les policiers et les infirmiers m'avaient reconnue, que je ne n'avais pas le droit de l'approcher.
Je me suis réveillée en pleurs. Je n'arrivais pas à me rendormir, je ne pouvais pas fermer mes yeux après avoir vu ça, ça les aurait brûlés. Papa lui a téléphoné le lendemain matin à ma demande, mais je n'ai pas raconté mon cauchemar. Il a assez peur comme ça, elle se fait assez de souci comme ça, mes soeurs ont assez peur comme ça aussi, pas la peine de rajouter mes délires à ce château de cartes.
Ce matin, le taxi aux vitres teintées l'a emmenée avec Thomas, qui m'a dit qu'il prendrait soin d'elle. J'ai voulu lui préciser de tenir sa promesse, que ce n'était pas pour rire. J'ai un mauvais pressentiment, pourtant cette fois elle ne risque pas sa vie.
Je ne lui ai pas dit que je l'aimais.
[le 18/2 tard le soir: Elle vient de m'envoyer un texto : je suis rentrée jier soit tvb gros gros bisous.]