l'angoisse de la première... phrase
selon Albert Camus, Théâtre, Récits, Nouvelles, édition Gallimard, La Pléïade, 1962, pp 1304-1305.
«Ne regardez pas, dit Grand. C'est ma première phrase. Elle me donne du mal, beaucoup de mal.» [...] La voix de Grand s'éleva sourdement: «Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois-de-Boulogne.» Le silence revint et, avec lui, l'indistincte rumeur de la ville en souffrance. Grand avait posé sa feuille et continuait de la contempler. Au bout d'un moment, il releva les yeux: «Qu'en pensez-vous?» [...] Il frappa ses papiers du plat de la main. «Ce n'est là qu'une approximation. quand je serai arrivé à rendre parfaitement le tableau que j'ai dans l'imagination, quand ma phrase aura l'allure même de cette promenade au trot, une-deux-trois, une-deux-trois, alors le reste sera plus facile et surtout l'illusion sera telle, dès le début, qu'il sera possible de dire: «Chapeau bas!»» Mais, pour cela, il avait encore du pain sur la planche. Il ne consentirait jamais à livrer cette phrase telle quelle à un imprimeur. Car, malgré le contentement qu'elle lui donnait parfois, il se rendait compte qu'elle ne collait pas tout à fait encore à la réalité et que, dans une certaine mesure, elle gardait une facilité de ton qui l'apparentait de loin, mais qui l'apparentait tout de même, à un cliché.